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Libraire spécialisée en histoire de l'art, j'ai voulu partager avec vous mes coups de coeur culturels : expos, livres ou encore films qui font sens dans l'actualité culturelle immédiate.

20 Jan

Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.

Publié par Margot  - Catégories :  #Art populaire, #Paris

Façade d'une ancienne boulangerie, rue des Francs Bourgeois, 4eme arrondissement

Façade d'une ancienne boulangerie, rue des Francs Bourgeois, 4eme arrondissement

Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.

Aujourd'hui, en me promenant dans le Marais parisien (3eme et 4eme arrondissements) je me suis souvenue d'un sujet que j'avais eu à faire traitant de l'anthropologie de la ville.

Il s'agit des dernières expressions rurales à Paris au 19eme siècle : les décors classés de devantures de commerces alimentaires : les boulangeries, crèmeries et charcuteries.La devanture reflète l’identité d’une boutique, commerce de proximité où s’observent les sociabilités dans les quartiers. Paris s’est façonnée par l’annexion de villages dont Passy, Auteuil, Montmartre, La Chapelle, Belleville, Charonne, Bercy, Grenelle constituant vingt arrondissements en 1860 et réalisant ainsi le projet urbain du préfet Haussmann.

L’immigration fut d’abord provinciale : les crêperies bretonnes vers la gare Montparnasse, les commerces auvergnats dans le faubourg saint Antoine… En 1886, c’était la plus grande ville de province : seuls 36% des Parisiens y étaient nés.

De 1850 à 1930, la demande commerçante due à l’essor de la réclame, incita les peintres à se spécialiser dans le décor de magasins d’alimentation afin de plaire à une clientèle bourgeoise. Les premiers : Thivet en 1854, l’atelier Benoist et fils en 1859 employaient un décor doré et peint, fixé sous verre. Il comptait un décorateur d’ensemble ainsi que des peintres fleuristes et paysagistes.

Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.

La boulangerie fut le commerce le plus décoré, le pain étant un aliment quotidien et un trait culturel français à l'étranger.

Ces citadins ayant une conception idéalisée de la campagne, s’inspirèrent d’œuvres académiques : la semeuse (gravée sur les pièces de monnaie par Roty à la fin du 19eme siècle), le tableau du Rappel des Glaneuses : la paysanne au centre avec son ballot de blé est idéalisée telle une caryatide grecque.

Aussi les laboureurs, faucheurs et lieuses ont une allure bourgeoise. Sur les panneaux latéraux de l' ancienne boulangerie rue Malher dans le 4eme arrondissement, la semeuse et le moissonneur avec sa faux manuelle, telles des statues classiques sur un socle, semblent monter la garde ou inviter les passants à entrer.

Les décors montrent les travaux des champs : de la semaille à la moisson ainsi que le bâti rural : les moulins à eau ou à vent. Un panneau central orné à la manière des trumeaux de cheminées des salons bourgeois présente un décor de moulin à eau, édifice rural figuré dans la peinture hollandaise.

Les gerbes de blé disposées comme des colonnes à l’antique, occupent toute la longueur d’un panneau peint d’une ancienne boulangerie située rue du pont Louis-Philippe vers 1900, devenue depuis le restaurant Julien. Ces décors champêtres évoquaient les quatre saisons, on mêlait des coquelicots, des iris et des bleuets avec les épis de blés car ces fleurs étaient à la mode vers 1900.

La semeuse, emblème de la monnaie française et peinture de Breton : Le Rappel des Glaneuses, huile sur toile de 1859 au musée d'Orsay.
La semeuse, emblème de la monnaie française et peinture de Breton : Le Rappel des Glaneuses, huile sur toile de 1859 au musée d'Orsay.

La semeuse, emblème de la monnaie française et peinture de Breton : Le Rappel des Glaneuses, huile sur toile de 1859 au musée d'Orsay.

Les décors de charcuteries ne mettent pas en valeur le cochon jugé vulgaire. C’est vers le gibier, à poil et à plumes plus nobles que se sont tournés les décorateurs : les montrant affrontant les chasseurs et les meutes.

Le cochon était représenté sous la forme de jambon, saucisson, de fromage de tête ou de pâté. Une enseigne de charcuterie parisienne du 18eme siècle montre une truie en train de filer, image de la bonne mère conservée au musée Carnavalet.

La devanture d’une charcuterie représentait des scènes inspirées des grandes chasses de Tavernier (le sanglier aux abois)  et de gravures anglaises contemporaines montrant la mise à mort du cerf, accompagnés de  natures mortes et de bouquets de fleurs.

Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.
Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.

Les crèmeries vendaient des produits laitiers, venus chaque matin des villages (Saint-Germain-en-Laye, Argenteuil). Au 18eme siècle, on mit des vaches à paître sur les Champs - Elysées mais la puanteur du fumier attirait les mouches.

Le chemin de fer acheminant le lait de province concurrença les vacheries parisiennes au 19eme siècle. Une série de six panneaux peints (voir ci-dessous) figure les fermières et la traite des vaches, avec la baratte, la vachère qui surveille son troupeau ou nourrissant sa basse-cour dans des cadres bucoliques.

En dessous les produits étaient exposés sur une petite table. Le fond crème rappelle le lait ou les œufs. Au sommet, le bandeau inscrit Ferme de Villiers est conservé.

La laiterie des Sablons (83 rue des Sablons dans le 16eme arrondissement) était voisine de Neuilly-sur-Seine. Cette plaine sableuse comportait des champs de pommes de terre au 18eme siècle.Les grands panneaux peints énuméraient ses produits dont le beurre d’Isigny (le plus renommé mais fragile, contraignant à ne le consommer qu’entre novembre et mai) la crème fouettée, des fromages et du lait de ferme qui pouvaient être livrés à domicile.

 A lire : L’art du fixé sous verre à Paris, Vitrines du passé par Aline Boutillon, Artena, 2006

A lire : L’art du fixé sous verre à Paris, Vitrines du passé par Aline Boutillon, Artena, 2006

Dès 1914, on concentra l’attention du client sur la marchandise. D’où le déclin des ateliers de décoration jusqu’à la crise de 1929. Faute d'argent : on ne transforma plus les devantures. Mais vers 1970, leur valeur patrimoniale négligée,  elles se dégradèrent ou  furent vendues aux enchères ; incitant  le ministère de la Culture à prendre un arrêté en 1984 pour les répertorier « monuments historiques » dans la base Mérimée.

 

Les devantures rappellent l’origine provinciale et rurale des Parisiens, témoignant de savoirs- faires techniques et décoratifs à préserver. Des décorateurs modernes ont voulu en perpétuer l’esprit : une devanture de crèmerie fidèle à l'imagerie traditionnelle mais selon des techniques modernes par l'atelier Boni ou le recours à la technique ancestrale du fixé sous verre pour le décorateur Lucien Helle en activité aujourd'hui.

Il créa des devantures modernes ou des décors de cinéma : une devanture  de charcuterie à  l’ancienne pour Monsieur Batignole  retraçant l’histoire d’un traiteur parisien durant l'Occupation, ayant pu compter sur la solidarité de sa famille provinciale en raison du rationnement alimentaire.

Avant le supermarché, le décor du magasin alimentaire était un art.
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